Le premier blog et forum sur la typographie en France
u pays de Garamond, la typographie est une affaire de roi. Depuis la mort de Rome et l’exécution du roi, on cherche toujours un successeur au « Romain du Roi ». Cela fait bientôt 300 ans que cela dure.
Au sens tschicholdien du terme, il n’y pas de « création » typographique à proprement parler, ou si peu. Pourtant depuis la fin de la Renaissance, date de naissance de la typographie, le vernaculaire a pris une place considérable dans l’essor des peuples et des cultures.
Ainsi le Paradis Typographique français ne l’est que pour les Français, idem pour les Allemands, les Anglais, les Italiens, les Américains, etc… Ou plutôt devrait l’être. Car sous l’impulsion de fonderies pourtant très respectables comme Linotype, on assiste à l’émergence d’une sorte de world typography. Une sorte de nivellement des regards et des goûts typographiques. La technologie OpenType encourage, il est vrai, la promotion de « solutions typographiques globales ». Sabon Next, Palatino Nova et maintenant Helvetica World, la typographie devient de plus en plus versatile au risque de devenir complètement sans saveur. Dans un monde éminemment liquide, changeant, c’est pourtant d’une perte d’empreinte qu’il s’agit.
Voyez-vous, je suis français. Et je constate que l’héritage français se dilapide à grande allure à coups de démantèlement sauvage de l’Imprimerie Nationale et à chaque revival américain de Garamond et à chaque fois que l’édition n’emploie pas de caractères typographiques français (de dessins et de réalisation électrotypographique français). Or, j’insiste, en matière de typographie, art de l’empreinte par excellence, il faut poursuivre avec acharnement et vigilance l’expression du vernaculaire. Sinon, à quoi bon ? À quoi bon proclamer, en coq azur-albâtre-(grande) gueule(s), notre identité, à nulle autre pareille – héritage lourd et exigeant du nec pluribus impar de Louis XIV ?
Télérama et Le Monde se flattent de représenter l’expression médiatique de l’exception culturelle française. Pourtant ces publications sont littéralement colonisées par leurs choix typographiques, non contestables dans l’absolu ( Mercury , Proxima Nova pour Télérama et Rocky et Benton pour Le Monde sont de très bonnes polices) mais fort contestables en l’espèce, eu égard aux ambitions revendiquées. Télérama et Le Monde veulent-ils d’une société française à l’américaine ? Y a-t-il un message typographique subliminal ?
Que faire alors ? Dans la patrie d’Hermès, il nous faut enfin comprendre, à l’invitation de Marshall McLuhan que le messager, c’est le message. Et la typographie est un messager des plus puissants et des plus durables.
Tournons-nous vers les maîtres. Hermann Zapf est sans doute un des plus grands typographes allemands de tous les temps. Qu’a-t-il fait ? Il a réinventé une tradition typographique allemande, après la fracture gothique, après l’évasion helvétique du Bauhaus. Il a provoqué une Renaissance de la typographie allemande avec Palatino, le Garamond allemand. Mieux, avec le couple Palatino-Optima, il a introduit la notion d’hermaphrodisme typographique (avant la leçon magistrale de Jean-François Porchez avec la famille « Le Monde ») – paradigme essentiel de l’électrotypographie.
Dans l’intronisation du Palatin, le César typographique français, quelque chose se joue entre Jean-François Porchez ( Le Monde Livre & Le Monde Livre Classic ) et son plus redoutable « concurrent », Thierry Puyfoulhoux ( Classica & Prestige ) — cette liste n’étant sans doute pas exhaustive…
Note : le titre de cet article fait allusion à l’opéra latin de Gérard Manset, Cæsar Français (1971).
— Frank Adebiaye
2 commentaires
Je ne sais pas si le plus « redoutable » concurrent de Jean-François est Thierry ou Xavier Dupré (FontFont, voir ses créations notamment sur Fontshop) et ce, jusqu‘à nouvel ordre. Je ne crois pas non plus que Linotype (qui conserverait, crois-je savoir, son autonomie décisionnelle, en liaison – et non subordination – avec les sélectionneurs de Monotype-ITC) pousse à l‘émergence d’une typographie multiculturelle occidentale. D’ailleurs, Dupré est élève du regretté Mandel (un Hongrois), et ceux que vous citez doivent sans doute (si ce n’est assurément) à Mendoza et Frutiger une part de leur technique et de leur talent. Quant à Baskerville… Il fut peut-être, un temps, plus prisé de côté de la Manche, et il a donc influencé, aussi, la typographie française, dont l’influence sur la typographie mondiale (arrêtons là les vice-versa, tout est dans tout, et inversement…).
Je me sens en revanche en parfait accord sur la remarque au sujet des titres classiques de la presse française. Tant qu‘à faire, j’aimerais voire les Classica et Gallique plus souvent employées, si ce n’est autant que des Porchez (en signalétique, Jean-François n’est pas omniprésent, mais bien présent, ne serait-ce qu‘à Paris). Et que la presse française en général songe davantage à voir si, chez Bilak ou d’autres, ayant côtoyé de près la typographie française, elle ne trouverait pas son bonheur.
Mais puisqu’il est question de politique et d’idéologie, soyons clair : avec Autain et quelques autres, j’estime qu’il ne faut pas mettre ses valeurs dans sa poche, et l’une de mes valeurs, c’est l’internationalisme.
Est-ce antinomique ? Bien évidemment. Indépassable ? Sans doute pas. Articulable, certes.
En tout cas, puisqu’il est question de Garamond, évoquons ici la Garaline, et félicitons-nous que la Brusseline soit due au typographe Parisano-Toulousain Éric de Berranger (les voir sur son site : la-fonderie.com).
¶ Jef Tombeur — 17 mai, 15:37
merci pour ce message aux relents protectionnistes. Je ne pense pas que fasse à la mondialisation, il soit urgent de se protéger par tous les moyens contre les apports “agressifs” d’autres “cultures”.
Je tiens donc à rappelez que les influences extérieures en France, qu’on les considèrent bonnes ou mauvaises, ne datent pas d’hier, et ce dans des domaines bien plus conséquents que la typo (oups désolé blasphème).
Si on peut regrettez la perte de vitesse de la culture typo en France, tournons nous plutôt vers l’innovation et la nouveauté que nos expérimentations peuvent apporter aux autres, plutôt que de regretter la perte de vitesse de nos vieilles casses.
Au fond on ne reproche ici la place que prennent les autres que pour leur reprocher notre propre manque de dynamisme.
Il est bien question ici de point de vue sur la mondialisation, à savoir si l’on considère que c’est une chance (pour nous mais aussi pour les autres) où si l’on ne fera que pleurer sur la perte de notre sclérose chérie.
¶ fransouwap — 17 mai, 16:52