Le Typographe

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livres 2 septembre 2003

L'Europe & le livre (veuves, orphelines & imprimeries)

Du fait de l’intérêt des chercheuses américaines pour l’histoire du féminisme, et pour d’autres raisons (bourses de recherche, acquisition d’ouvrages de bibliophilie par des bibliothèques prestigieuses, autres causes…), les sources sur l’apport des femmes aux métiers du Livre, y compris pour les aires géographiques européennes, ont été dominées, dans les années 1980, par des travaux étatsuniens et canadiens (et donc, aussi, québécois). Ceci pour résumer, si ce n’est caricaturer. Mais nos propres investigations en ce domaine révèlent toujours une disproportion entre les sources françaises et les américaines (normale, car découlant aussi d’un ratio démographique).
L’écart tend cependant à se combler grâce aux travaux de chercheuses et chercheurs français(e)s, et en particulier à Sabine Juratic, qui nous a aimablement communiqué deux de ses contributions aux ouvrages :
Femmes savantes, savoirs des femmes, Nativelle, Colette, éd., Droz, Genève, 1999 ;
L’Europe et le livre, réseaux et pratiques du négoce de librairie, XVIe-XIXe siècles, Barbier, F., Juratic, S., Varry, D., dir., Klincksieck, Paris, 1996.
Les profanes intéressés connaissent généralement le site de l’Institut d’histoire du livre (IHL-ENSSIB), et les spécialistes la plupart des sites qu’une recherche sur des mots de ces deux titres fait apparaître. Ce point de départ révèle que la question commence a être beaucoup mieux balisée que la relative confidentialité des études consacrées au sujet le laisse encore supposer.
Démographe de formation, S. Juratic ne s’est certes pas contentée d’établir que, selon les époques, près d’un quart des personnes excerçant la profession de libraire (soit, de fait, d’éditeur ou d’imprimeur et parfois aussi relieur, etc.) étaient des femmes. Elle situe bien leurs conditions d’exercice. On peut certes déplorer que les sources ne lui permettent guère de leur attribuer avec détail et exactitude la part qu’elles ont prises dans la conception, la composition, l’impression des ouvrages. Nul ne le peut avec une quasi-certitude, sauf en de rares cas.
Bien sûr les veuves sont-elles très prédominantes. S. Juratic en expose les raisons, dues aux dispositions réglementaires des corporations et du pouvoir exécutif. Ce qui n’empêche pas des orphelines, des épouses, des soeurs, d’excercer, et ce, véritablement (elles ne se contentent pas de tenir la comptabilité, de négocier avec fournisseurs, auteurs, clients, et de diriger les équipes). Ainsi Pierre Lesclapart, imprimeur parisien, signalait-il que ses compagnons étaient son épouse et ses enfants. Nous avons trouvé quelques autres cas, notamment dans les provinces.
L’étude des colophons permet aussi de constater que les copistes et les imprimeurs d’incunables étaient fréquemment (si ce n’est parfois majoritairement) des femmes, religieuses mais aussi laïques, et leur absence peut aussi laisser imaginer que les femmes aient beaucoup plus produit de textes manuscrits et imprimés que ce qu’une dérive androcentrique des historiens du passé (exclusivement des hommes ou presque) laisse supposer.
Par ailleurs, tout ce qui fut imprimé n’était pas livre. Les cartes géographiques ou à jouer, les libelles, les pamphlets, almanachs, les partitions musicales, et ce que nous nommerons par la suite les travaux de ville pour l’imprimerie de labeur, se passaient de pages de titre, de colophon, de mention d’auteur ou d’imprimeur. Enfin, il convient de ne pas se fier totalement aux indications. Chez une libraire (associée à l’imprimeur Athias, mais qui créera aussi une fonderie) d’Amsterdam, des bibles en anglais supposées avoir été imprimées à Londres, Mayence, et autres villes, étaient très couramment produites. Les contrefaçons furent multiples et il nous semble parfois adéquat de comparer l’édition européenne à l’Asie ou à l’Amérique centrale (à ceci près que certains livres n’avaient pas la bonne facture de certaines imitations de sacs, de garde-temps, voire de parfums aujourd’hui couramment copiés).
Nous ne doutons pas que les recherches à venir établiront que le rôle des femmes dans les industries graphiques des siècles passés fut encore plus considérable que ce que les constatations actuelles établissent.
En revanche, qu’en était-il de la création des caractères ? Sauriez-vous indiquer les noms de la première des dessinatrices, graveuses, si ce n’est fondeuses, de caractères dans le monde francophone et dans le monde anglophone ?
Ou dans d’autres univers, pour d’autres types d’écritures ?
Pourriez-vous indiquer quel célèbre facteur d’orgues, par ailleurs fournisseur de types, fut grugé par une imprimeuse lyonnaise ?
Quelle compositrice s’excuse d’avoir peut-être commis quelques fautes, en expliquant qu’elle n’est encore qu’une enfant (soit plus jeune qu’une adolescente) ?
Pourriez-vous indiquer les noms de calligraphes mulsulmanes et israélites de la Cordoue ou de la Grenade de l’Andalousie maure ?
Et quelle Porcellet n’écrivait pas comme une cochonne à une époque où une majorité d’hommes ne savaient pas signer (élément de réponse, c’était bien avant que les gentilhommes anglais contemporains du Barde de l’Avon et lui-même écrivaient comme nos toubibs sur des ordonnances) ? Quel successeur et émule de Jean de Beauchesne considère-t-il que l’art d’écrire peut convenir aux femmes en dépit leurs faibles capacités à mémoriser et à s’appliquer à autre chose qu’aux travaux d’aiguille ? Quelle française imitait si bien la typographie que ses travaux de calligraphe lui valurent une renommée sans égale à la cour d’Angleterre ?
Ces petites colles ne tendent pas à établir que, possiblement, certaines polices des premiers temps du plomb aient pu être dessinées par des femmes. Mais peut-on vraiment l’exclure ?
Vos commentaires et indications seront bienvenus…

jef

1 commentaires

  1. Jef Tombeur — 2895 jours auparavant Bon, finalement, le bouquin est paru chez Talus d’approche
    (http://www.talus.be)



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